Économie de marché: se libérer des caricatures

L’un de nos contributeurs nous propose de diffuser un texte de l’Institut Ethique et Politique Montalembert sur l’économie de marché.

Comme nous le faisons pour des Think Tank tels que Montaigne, Terra Nova ou l’Ifrap, par exemple, nous reprenons volontiers certains travaux qui éclairent les enjeux de notre Pays et qui par ailleurs recouvrent des points communs majeurs avec nos propres réflexions notamment sur la conduite des politiques publiques, l'action publique ou les principes éthiques. En voici le texte.

 

 

L’économie de marché n’est pas nécessairement matérialiste

 

Contexte et objectifs

 

L’Institut d’éthique politique Montalembert vise à formuler un point de vue de laïcs chrétiens sur la société française, en se basant sur la doctrine sociale de l’Eglise et en ancrant sa réflexion dans la prière. La commission Economie a commencé ses travaux en 2013 dans le contexte de crise économique aiguë que connaît la France.

 

Alors que des courants libéraux renaissent dans un contexte de difficulté de la puissance publique à réduire ses dépenses sans amoindrir la solidarité, le présent article propose une réflexion sur l’économie de marché, fondée sur la méditation de la doctrine sociale de l’Eglise.

 

Des positions fortement antagonistes s’expriment en effet en France, depuis longtemps, sur l’économie de marché et son intégration à une société fondée sur des valeurs chrétiennes : certains penseurs libéraux affirment que l’Eglise ne peut prétendre orienter le fonctionnement de l’économie ; l’Eglise appelle les libéraux à remettre en cause leurs convictions sous peine de déshumaniser la société comme l’ont fait les régimes autoritaires.

 

Pour nous, la finalité de l’économie de marché ne peut être autre que de contribuer au développement, tout au long de la vie, des aptitudes personnelles d’un nombre croissant de personnes. L’entreprise peut contribuer à cet objectif de façon décisive, sans trahir sa vocation première de créer de la richesse, dès lors qu’elle s’ancre dans le respect des principes fondamentaux du christianisme.

 

A l’appui des éléments de raisonnement proposés dans le corps du texte, des notes de bas de page proposent des extraits des Ecritures qui enseignent que l’économie de marché prend tout son sens à la lumière de la vie spirituelle.

 

 Depuis la chute de l’Union soviétique et le changement d’orientation de la Chine, de l’Inde, et du Brésil, l’économie de marché se diffuse. Le formidable essor technologique des Etats-Unis crée dans le même temps une richesse insolente, en même temps que des flux financiers souvent porteurs d’espoir de prospérité mais déstabilisateurs.

 

La vive concurrence entre les économies du monde qui résulte de ces bouleversements met en lumière le rôle important de l’Etat dans l’économie : l’organisation du système d’éducation et de recherche influence considérablement la capacité industrielle des pays, l’activité normative et les investissements en infrastructures sont indispensables aux échanges[1]. De même, l’enjeu du développement des pays les plus pauvres suscite une implication croissante des Etats riches dans des actions de solidarité.

 

Dans ce contexte, la liberté d’entreprendre, le droit de propriété, la réduction de la charge administrative pesant sur les particuliers et sur les entreprises sont des principes de l’économie de marché qui font consensus. L’opinion en revanche semble unanime contre le libre-échange, qui imposerait à tous un modèle unique de société, et contre la « dictature » des marchés financiers qui mettrait en danger la croissance à long terme des entreprises en favorisant des choix à courte vue.

 

Face à la difficulté qu’il y a aujourd’hui à évaluer avec justesse et justice les mécanismes de marché de plus en plus présents dans nos vies, le présent article propose une réflexion inspirée de la doctrine sociale de l’Eglise sur les forces et les faiblesses de l’économie de marché, et des pistes pour des réformes à la mesure des attentes de notre époque.

 

1.      Les critiques de l’économie de marché appellent à lui donner une finalité qu’elle ne peut trouver en elle même

 

L’économie de marché se fonde sur le principe que les acteurs économiques sont capables d’identifier, en toute indépendance, leurs intérêts et les moyens de les défendre. Notre analyse est que ce principe est juste mais ne permet pas de donner son sens à la vie des affaires.

 

L’économie de marché n’est pas nécessairement matérialiste

 

Les critiques les plus courantes du marché portent sur l’idée que la recherche de la richesse ferait de l’homme comme un « loup » pour les autres hommes. De fait, la philosophie utilitariste qui s’est affirmée comme le fondement de l’économie libérale postule un égoïsme fondamental.

 

L’économie de marché n’est cependant pas incompatible avec une vision plus digne de la personne humaine, mettant au contraire la liberté au-dessus des préoccupations matérialistes qui caractérisent l’utilitarisme[2]. Dans cette vision, le marché pousse l’homme à placer au-dessus de la sécurité matérielle l’exercice de sa liberté, comprise comme le devoir de l’homme de « mener ses affaires » et de s’y réaliser personnellement.

 

Par l’exercice de cette liberté, l’homme peut à la fois améliorer sa propre situation et contribuer à l’amélioration de la condition matérielle de l’ensemble des hommes. Cela n’empêche pas certains de se laisser détourner de cette recherche de liberté pour défendre à tout prix leur confort matériel : mais ils détournent alors le fonctionnement de l’économie de marché à leur seul profit.

 

Le marché n’est pas incompatible avec la solidarité

 

Le fonctionnement de l’économie de marché n’est pas comparable à un processus darwinien, contrairement à ce qu’affirment trop souvent des libéraux inconscients du caractère destructeur d’une telle affirmation à l’encontre de leur propre idéal.

 

Cette comparaison repose sur l’illusion que le marché serait une donnée « naturelle » : les efforts considérables et jamais achevés qui sont nécessaires pour assurer le fonctionnement du marché démontrent que celui-ci est au contraire une construction très exigeante et très ambitieuse.

 

La vision libérale du « laisser-faire » dans l’économie est à ce titre trompeuse : il n’est possible de laisser-faire que lorsque le cadre de l’activité économique est adéquat. Justement parce qu’il est une œuvre humaine, le marché doit s’appuyer sur l’ensemble des aptitudes de l’homme. Si la solidarité, qui est ce qu’il y a de plus noble en l’homme, était en contradiction avec le marché, il y aurait non pas un dilemme cornélien dans les activités humaines, mais une tragédie racinienne.

 

Il nous semble que la révélation chrétienne permet de surmonter cette vision pessimiste de l’homme. Le marché étant le résultat des échanges entre les hommes, il leur est possible de faire évoluer le marché vers un fonctionnement plus solidaire. Non pas par des règles imposées de l’extérieur, mais par une conversion des acteurs du marché conduisant à faire ce qui est en son pouvoir pour rendre le marché plus humain, et donc plus solidaire.

 

 L’économie de marché ne donne pas de solution pour accroître la solidarité entre les hommes.

 

La solidarité, définie comme l’aptitude à comprendre son prochain et à le soutenir effectivement face à une difficulté qu’il ne parvient à surmonter seul, ne peut être fondée que sur une action personnelle et privée : ce n’est que par le don désintéressé que peut se créer une dynamique de solidarité.

 

L’économie de marché a le mérite de dénoncer l’illusion selon laquelle un mécanisme collectif pourrait se substituer aux personnes pour réaliser cette solidarité. Inversement, la conviction que les acteurs privés ne feront évoluer leurs comportements que s’ils y sont contraints par le fonctionnement des affaires lui-même, revient cependant à affirmer que la crise est inhérente à l’économie.

 

La limite de cette conception est que la crise a pour victimes, non seulement ceux qui ont accaparé le marché, et se retrouvent obligés de renoncer à des « privilèges », mais surtout les plus petits, qui dépendent de ces personnes, et sont souvent davantage touchés qu’elles.

 

L’économie de marché n’apporte pas de réponse à cet état de fait et peut donner le sentiment que des victimes impuissantes seraient en quelque sorte « le prix à payer » dans la route vers un meilleur fonctionnement du marché, voire vers davantage de solidarité. Cette route serait d’autant plus incertaine qu’on ne peut que constater que l’essor économique ne va pas nécessairement de pair avec un essor de la solidarité qui aurait la même envergure.

 

Le progrès technique qui permet le développement économique peut au contraire contribuer à durcir les relations humaines, par la contrainte qu’il fait peser sur chacun. La permanente évolution des techniques imposant de s’adapter, il est difficile pour ceux qui font l’effort d’adaptation de prendre en charge ceux qui ne s’adaptent pas aussi vite.

 

L’inégalité devant le « progrès » remet ainsi en cause la conception libérale de la solidarité, forme de charité que chacun se devrait d’exercer autour de lui. Le marché ne peut garantir que les personnes chercheront réellement à se soumettre à l’impératif de partage et de solidarité autant qu’elles le peuvent[3], en dehors des situations où cette solidarité est incontournable.

 

L’organisation des corps intermédiaires est une réponse partielle à ce défi : elle assure la diffusion des innovations dans les filières, elle crée une forme de collectif entre les entreprises, et entre chefs d’entreprise et salariés. Il est cependant nécessaire de préciser les finalités que ces efforts de structuration de l’économie de marché doivent poursuivre.

 

 2.     Orientations pour ancrer l’économie de marché dans le respect de la personne humaine : vers une économie responsable

 

Pour davantage orienter l’économie de marché vers le Bien commun[4], défini comme une relation vertueuse entre les hommes permettant à chacun de développer sa nature profonde et ainsi de réaliser sa liberté, un principe simple mérite d’être affirmé au cœur même du marché : la dignité de l’homme ne doit pas être sacrifiée, même à la science, même à la croissance économique et au confort matériel.

 

De ce principe, qui est étranger à l’économie de marché, peut naître une évolution radicale de l’intervention publique, indispensable pour permettre à la vie des entreprises de prendre tout son sens.

 

                Première piste : faire respecter au sein de l’économie de marché les principes de vie et de dignité

 

L’actualité montre, partout dans le monde, une forte attente des populations pour un comportement exemplaire de leurs dirigeants : au-delà du professionnalisme, ce comportement exemplaire est peut-être ce qui donne un sens à la vie des nations.

 

La difficulté de l’individualisme est qu’il conduit à attendre que l’autre fasse le premier geste de solidarité (« Charité bien ordonnée commence par soi-même », dit ainsi ironiquement le dicton). La responsabilité des « élites » est donc tout à fait majeure dans ce domaine : il est inhérent à leur position dans la société de prendre l’initiative des dynamiques positives. Ici, il s’agit de démontrer que, même dans les affaires et en politique, il est possible de « gagner » sans recourir à des pratiques déloyales, et qu’il est préférable de « perdre » pour s’en être privé.

 

L’individualisme conduit au contraire certains à mettre la réussite économique au-dessus des valeurs « traditionnelles » de la famille, de la nation, et parfois même de la vie[5]. La tentation de montrer que l’on tient plus à ses affaires qu’à tout le reste est bien présente dans la vie économique. Elle n’est cependant pas une fatalité, car la plus grande force, même pour un homme d’affaires, est de savoir faire la part des choses.

 

Les comportements peu respectueux des personnes sont souvent démasqués, ce qui entretient les courants plus ou moins radicaux fondés sur le « rêve » d’un « autre monde ». Face au risque de telles spirales négatives, l’essentiel n’est-il pas de permettre l’appréciation la plus exacte, par chacun, de la réalité ?

 

Pour cela, protéger les principes supérieurs liés au respect de la vie et de la dignité est indispensable : éviter la vérité sur ces sujets conduit à laisser croire que « tout fonctionne bien naturellement » et que l’intention de ne pas nuire suffit. La réalité démontre chaque jour qu’une telle illusion a des conséquences sur la perception par la société de sa propre réalité, avec pour premières victimes les personnes les plus faibles.

 

Deuxième piste : améliorer la prise en compte des personnes dans les politiques publiques

 

L’économie de marché compte parmi ses principes fondamentaux la récompense du talent[6]. Ce principe est cependant assez mal respecté par le marché : les destins personnels, mais aussi les préjugés et les erreurs d’appréciation, notamment collectives, font que certains talents sont mal reconnus par le marché. Et le risque est, pour sauver les apparences, de tendre à se cacher ces « injustices ».

 

Le rôle de la puissance publique dans la reconnaissance des personnes est donc important : l’Etat peut favoriser la prise en compte des personnes, en évitant les modes d’intervention standardisés, notamment dans les domaines concernant le plus directement les personnes (éducation, logement, protection sociale).

 

Faute de telles règles d’action, se mettent en place des systèmes de récompenses ou de sanctions uniformes et de ce fait injustes. La formidable capacité d’intervention des Etats, permise paradoxalement par l’essor de l’économie de marché, menace dans ce cas très directement l’épanouissement des personnes : en Europe, cela se traduit actuellement par le taux élevé de jeunes non diplômés et sans travail légal, et par une profonde remise en cause de la politique par les jeunes, qui menace la légitimité de l’Etat.

 

Ce n’est pas au nom de l’économie de marché, qui n’est qu’un moyen, mais au nom de la dignité des personnes que les Etats pourront trouver des solutions à ces graves difficultés.

 

Il convient notamment de se demander si les mécanismes publics de protection sociale, particulièrement en France, sont véritablement orientés vers la solidarité, c’est-à-dire s’ils donnent effectivement aux plus faibles non seulement de meilleures conditions de vie mais des chances d’améliorer durablement leur situation. 

 

Sous couvert d’une conception radicale de l’égalité, il nous semble que la sécurité sociale profite à des personnes qui pourraient acquitter le prix réel de leur assurance, et seraient prêtes à le faire (pourvu que leur soit laissé le droit de choisir). Au contraire, la liberté de choix dans ce domaine clé de l’assurance sociale favoriserait les comportements responsables par une concurrence franche entre systèmes d’assurance public et privés, conduisant à une meilleure adéquation des services de santé aux besoins réels. La redistribution, financée par la fiscalité, serait renforcée par la liberté de choix, les personnes assurées dans le privé contribuant au système public par l’impôt, sans en bénéficier[7].

 

De plus, le coût élevé de cette protection à ambition universaliste nous semble imposer aux entreprises de sélectionner les salariés à forte productivité, qui leur permettent de préserver leur rentabilité, au détriment des salariés les plus jeunes et les plus âgés.

 

Plutôt que de refuser le débat sur une telle hypothèse, au motif de son impact redouté sur les disparités dans l’accès aux soins, il conviendrait de prendre en compte son impact sur le fonctionnement global de l’économie et notamment sur le chômage, et de s’interroger au fond sur la soutenabilité même de notre protection sociale en l’absence de remise en cause réelle du monopole public.

 

La conclusion ne faisant aucun doute, il resterait à trouver les moyens d’assurer un service public efficace au service de ceux qui ne bénéficieraient pas d’une assurance privée : chantier qui mérite tout de même d’être ouvert.

 

Troisième piste : valoriser, sans le sacraliser, le sens de l’entreprise

 

Sans ces réformes structurelles de notre système social et de notre éducation, il paraît difficile de demander aux entreprises de prendre un rôle plus affirmé dans le développement durable de notre société : tout absorbé par le financement de nos monopoles, l’effort de solidarité se prive finalement de ses principaux acteurs.

 

C’est un des enseignements de notre époque que la formation personnelle se poursuit tout au long de la vie, au-delà du système scolaire et supérieur. Par nature prioritairement orientée vers la valorisation pécuniaire des talents, l’entreprise ne peut certes pas être responsable seule du développement de chaque personne. Cela n’est pas seulement dû aux limites de l’entreprise, mais au fait que le travail, indispensable au développement de la personne, ne peut la résumer dans son intégralité.

 

Les réticences que suscite la notion de « compétitivité » révèlent cette difficulté : on ne peut admettre que ne soit reconnue qu’une seule et même forme de talent, cela serait au détriment du fonctionnement collectif et de la mobilisation de chacun.

 

En revanche, la relation de travail peut être transformée si la relation humaine qui la sous-tend est reconnue[8]. Une attitude bienveillante considérant que « tout homme mérite la considération » est un bon point de départ. L’attitude opposée consistant à juger sévèrement les limites des personnes est bien sûr dangereuse, elle peut conduire au découragement, et à la révolte. Cependant, une bienveillance sans discernement conduit à s’écarter du comportement de vérité qui est nécessaire à l’épanouissement des talents[9].

 

Des actions sont déjà menées pour améliorer la prise en compte des personnes dans l’entreprise (développement de la polyvalence, des aptitudes personnelles), qui sont certainement appelées à se développer auprès du plus grand nombre. Pour l’entreprise, la responsabilisation des personnes par la bonne évaluation de leurs aptitudes, et leur accompagnement sur leurs points d’amélioration, permet de réduire les procédures standardisées au minimum nécessaire (principe de subsidiarité).

 

Une meilleure connaissance des personnes aide aussi à ne pas se tromper dans le choix des dirigeants, et à limiter les tendances corporatistes et les autres comportements privilégiant l’apparence sur le fond. Le rôle des dirigeants d’entreprise est si important qu’il est nécessaire, outre leurs compétences techniques, de s’assurer de leur capacité à conjuguer les talents de diverses natures. Cela passe par une connaissance personnelle des hommes, et donc une expérience privée de la solidarité.

 

Une telle discipline (ou solidarité) d’entreprise, ne peut qu’être facteur à la fois de productivité et de développement personnel (il faut bien sûr se garder d’assimiler l’un à l’autre, mais il est encore plus absurde de les opposer[10]). Elle justifie une plus grande souplesse du droit du travail et même de la durée effective du travail : l’entreprise ainsi disciplinée est la mieux placée pour résoudre les contradictions entre les besoins de l’entreprise et ceux de la personne.

 

En se concentrant sur une meilleure prise en compte de la personne dans ses différentes dimensions, le dialogue social dans l’entreprise pourra ainsi s’emparer de sujets qui, par défaut et avec une efficacité limitée, ont, jusqu’ici, été traités au niveau national, et souvent même par l’Etat, avec pour conséquence une uniformisation des comportements qui ne peut que nuire à la créativité.

 

 Ces différentes pistes : respect des principes moraux dans les affaires, attention aux personnes dans l’intervention publique et dans la vie de l’entreprise, peuvent profondément transformer l’économie de marché, non en inventant un autre « système », mais en permettant aux acteurs du marché de prendre davantage leurs responsabilités et de trouver les formes de solidarité les plus adaptées à notre société.

 

Au-delà des querelles idéologiques qui nous semblent atteindre leur limite, il s’agit aujourd’hui d’identifier précisément des solutions adaptées à notre temps, et pour cela d’accepter le risque d’un débat vrai, posé, qui seul permettra d’avancer. Pour affronter ce débat, puiser aux racines chrétiennes de notre civilisation est salutaire : peut-on espérer, sans elles, concilier excellence et responsabilité ?

 

 Tristan Diefenbacher,

 

Commission Economie et Entreprise

 

 

 

[1] L’histoire moderne traduit les ambivalences du libéralisme : certaines révolutions libérales se sont construites sur la remise en cause des monopoles et des corporations (réformes de la fin de l’Ancien régime français puis de la Révolution de 1789), d’autres, comme celle de Francfort en 1848 et dans une certaine mesure celle de 1870-1871 en France, se sont faites contre les réformes visant à remettre en question ces mêmes corporations.

 

[2] Dans l’avant-propos de L’Ancien régime et la Révolution, Tocqueville écrit ainsi : « Il n’y a que la liberté qui puisse retirer les citoyens de l’isolement dans lequel l’indépendance même de leur condition les fait vivre, pour les contraindre à se rapprocher les uns des autres, qui les réunisse et les réchauffe chaque jour par la nécessité de s’entendre, de se persuader et de se complaire mutuellement dans la pratique d’affaires communes. Seule elle est capable de les arracher au culte de l’argent… seule elle substitue de temps à autre à l’amour du bien-être des passions plus énergiques et plus hautes, fournit à l’ambition des objets plus grands que l’acquisition des richesses. » Pour Tocqueville, c’est le despotisme qui pousse les individus à nourrir leur appétit naturel pour l’argent et le confort, les détournant ainsi de la recherche de la liberté.

 

Il y a une analogie entre la vision chrétienne de la vie et cette conception : toutes deux mettent au second rang la satisfaction immédiate des besoins : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, le reste viendra par surcroît », dit Jésus dans le sermon sur la montagne (Matthieu, 6, 33). L’analogie ne va cependant pas jusqu’à l’identité, dans la mesure où la justice chrétienne passe par le don gratuit de soi à son prochain, tandis que l’échange économique est par définition fondé sur un prix. La justice n’est pas assimilable au marché.

 

[3] Devant ce problème, la persévérance de certains libéraux à se borner à réaffirmer les principes du marché apparaît comme une posture défensive. Certes, elle met chacun devant ses responsabilités. Mais ne faut-il pas aller plus loin et admettre que ceux qui « bénéficient » le plus de l’économie libérale (même si c’est au prix d’un effort personnel qui mérite récompense), sont aussi ceux sur lesquels pèsent les plus grandes obligations ?

 

[4] Deux paraboles rappellent la difficulté de concilier morale et économie : la parabole de l’argent trompeur (Luc, 13), celle du jeune homme riche (Marc, 10). On peut tenter d’en résumer l’enseignement : 1) les affaires humaines ne peuvent jamais entièrement se conduire selon les règles divines (il y a toujours une tendance à « tricher », à en « rajouter » dans les relations commerciales, qui est récompensée) ; 2) aucune fatalité ne doit cependant être acceptée dans ce domaine : il appartient aux hommes d’agir pour que les affaires puissent se mener dans la plus grande honnêteté ; 3) pour cela, il est possible de modifier les lois encadrant les affaires, mais il est surtout nécessaire de donner l’exemple par des comportements à la fois vertueux et efficaces sur le marché.

 

[5] A cet égard, est particulièrement choquant le détournement parfois fait de la parole de Jésus dans Luc, 17 : « Qui veut conserver sa vie la perdra, qui la perdra la sauvegardera. » Cette parole ne s’applique pas à la vie professionnelle ou personnelle, même s’il est évident que le travail demande des efforts personnels et réciproquement. Jésus demande bel et bien de ne pas tenir à sa famille et à ses affaires plus qu’à lui. Mais Il ne demande pas de les lui sacrifier et encore moins de privilégier l’un par rapport à l’autre. Au contraire, Jésus nous propose, pour les concilier, de le chercher dans chacune des dimensions de notre vie terrestre, et ainsi de les respecter telles qu’elles ont été données à chacun.

 

[6] Au sens de la parabole (Matthieu, 25), les talents se révèlent dans l’annonce de la parole de Dieu et dans le don de soi, ces « plus grands talents » que saint Paul appelle à rechercher tout au long de la vie (Corinthiens, I, 12). Recherché de façon égoïste, le talent risque en effet d’être privé de tout fruit, pour soi et pour les autres. La recommandation de Jésus : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. » (Luc, 12) donne une ligne de conduite pour éviter de détourner son talent à son profit au détriment de l’autre. Elle marque la limite que la relation contractuelle ne doit pas franchir : le respect de l’autre ne doit pas être sacrifié à la volonté d’aboutir.

 

[7] Si la sécurité sociale française a contribué à la maîtrise des inégalités de revenus, n’a-t-elle pas également joué un rôle, comme notre système scolaire tout aussi égalitaire, dans la diminution des chances d’ascension sociale des plus pauvres ? Son caractère automatique peut faire tomber dans le piège de l’assistanat, de même que l’égalitarisme scolaire, promettant faussement les mêmes chances à tous alors qu’il faut accompagner chacun différemment, finit par empêcher les plus faibles de trouver leur voie. En France, une plus grande liberté est sans doute nécessaire également dans les politiques d’urbanisme, un encadrement trop fort conduisant à une cruelle pénurie de logements qui pénalise les plus pauvres malgré d’importants financements solidaires.

 

[8] Cette relation humaine est fondée sur l’égalité des personnes, qui ne nie pas les différences mais se refuse à traduire ces différences en hiérarchie des personnes. Jacques Bichot mentionne la neutralité dans l’appréciation des personnes souhaitée par le Lévitique, 19 : « Tu ne feras pas de faveur au petit ni te laisseras éblouir par le grand ». S’agissant de l’aide aux plus faibles, Saint Augustin donne ce conseil, qui est peut-être la meilleure définition de la solidarité : « En rendant service à un malheureux, peut-être désires-tu t’élever face à lui… Souhaite qu’il soit ton égal : en sorte que vous soyez l’un et l’autre sous la dépendance de celui auquel on ne peut rien donner. »

 

[9] Le psaume 84 évoque ainsi le jour où « Amour et Vérité se rencontreront, Justice et Paix s’embrasseront ». La vérité est celle d’une forte inégalité entre les hommes, et son acceptation semble aller à l’encontre de l’amour, qui voudrait effacer les différences naturelles entre les hommes. Pour le psalmiste, seul Dieu peut les réconcilier : le jour de leur réconciliation sera celui où « Dieu lui-même donnera le bonheur ». Pour cela, l’Eglise appelle chacun à mettre ses richesses au service de l’autre. Ainsi, l’acquisition des richesses peut devenir un instrument de justice. Jean-Paul II, dans l’encyclique « Sollicitudo rei socialis » de 1987, écrivait que « le développement ne peut consister seulement dans l’usage, dans la domination, dans la possession sans restriction des choses créées et des produits de l’industrie humaine, mais plutôt dans le fait de subordonner la possession, la domination et l’usage à la ressemblance divine de l’homme et à sa vocation à l’immortalité. »

 

[10] Selon l’auteur des Proverbes, il est possible de concilier la réussite parmi les hommes et le salut : « Que la piété et la fidélité ne te quittent pas… et tu trouveras faveur et bon succès aux yeux de Dieu et des hommes. » (Proverbes, III, 3-4) De façon plus concrète, Saint Paul appelle les chrétiens à respecter les lois du pays, dès lorsqu’elles ne sont pas contraires au commandement de l’amour chrétien : « Veux-tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien, et tu en recevras des éloges ; car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. » (Romains, 13). Dans un monde dominé par les règles de l’économie de marché, on peut se demander s’il n’est pas utile de transposer cette recommandation au respect des lois de l’économie (sorte de nouveau « César »), et à l’utilisation qui peut en être pour construire un monde meilleur).

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