Jean-Claude Guillebaud : « Comprendre l’énormité de ce qui nous arrive »

Le journal « La Croix » se penche sur les mutations en cours : émergence du tout-numérique, dérèglement écologique, évolution de la connaissance en génétique, mondialisation économique, changements d’équilibre géopolitique… Sommes-nous à l’aube d’une rupture sans précédent…    

… pour l’homme et le monde ? Quel est l’impact du numerique ?

Voir ci-contre l’interview de Jean-Claude Guillebaud.


Jean Armand

 

« Depuis vingt ans qu’il explore les mutations de notre époque, l’essayiste Jean-Claude Guillebaud est convaincu que l’humanité entre dans un nouveau monde qui porte des menaces, certes, mais au moins autant de promesses.

 

 Vous soutenez que nous vivons un changement de monde et pas seulement d’époque. En quoi la dynamique actuelle se distingue-t-elle d’autres grandes ruptures, comme la chute de l’Empire romain ou la Renaissance ?

 

 Jean-Claude Guillebaud : Ces moments que vous citez marquent des ruptures fortes au regard de l’histoire. Chacune a mis fin à un monde qui a duré mille ans, avec sa cohérence. Il en va ainsi de l’effondrement de l’Empire romain, puis de la Renaissance qui a vu la chrétienté féodale s’écrouler.

 

Aucune de ces charnières, pourtant, n’a mis l’humanité dans la situation où elle se trouve aujourd’hui. Je partage avec Michel Serres l’idée selon laquelle il nous faut remonter douze mille ans en arrière pour trouver un changement aussi radical que le nôtre. Avec la révolution néolithique, les hommes, jusque-là nomades, se sont sédentarisés, devenant agriculteurs et éleveurs. Ceci marque le commencement de la civilisation.

 

Aujourd’hui, nous sortons de cette grande période dans la mesure où, sous l’effet de différentes mutations qui touchent plusieurs territoires de connaissance, l’homme redevient un nomade. Et ce en seulement trente ans, alors que la révolution néolithique s’est étendue sur trois mille ans.

 

 Ce grand bouleversement concerne à vos yeux tous les domaines de la vie ?

 

 J.-C. G. : En effet. Pour aider à comprendre l’énormité de ce qui nous arrive, j’identifie cinq grandes mutations simultanées, d’ordre géopolitique, économique, numérique, génétique et écologique.

 

Elles ont toutes démarré entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, et j’en suis arrivé à la conviction qu’elles n’en constituent qu’une seule, en réalité, avec cinq versants agissant les uns sur les autres. Chacune porte en elle – avec une part d’imprévisibilité – autant de promesses que de menaces.

 

 En quoi consistent ces « mutations » ?

 

 J.-C. G. : La mutation géopolitique a démarré en 1979, avec l’élection du pape Jean-Paul II et le réveil de la Pologne, qui préfigure l’effondrement du communisme et la fin des totalitarismes du XXe  siècle, le plus ensanglanté de notre histoire. L’Occident a dès lors cessé d’être le propriétaire exclusif de la modernité alors que durant quatre siècles, son hégémonie s’est affirmée dans tous les domaines. Désormais d’autres grandes civilisations, comme la Chine ou l’Inde, se sont réveillées.

 

La libre circulation des capitaux, au début des années 1980, déclenche une deuxième mutation : la mondialisation économique. L’État-nation a cessé de fixer des règles du jeu sur les marchés, provoquant un décrochage entre l’économie de marché et la décision démocratique. Cette mondialisation a certes permis à des populations de sortir de la misère noire, mais a aussi provoqué de graves crises économiques, comme en Europe.

 

À mes yeux, la mutation numérique, la troisième, est celle qui modifie le plus notre rapport au monde : cette irruption de l’immatériel marque l’émergence d’un sixième continent – Internet – auquel chaque être humain est désormais connecté. Situé partout et nulle part, il ne cesse de s’étendre, toujours plus vite. Les bouleversements engendrés s’avèrent incommensurables : nous savons qu’ils vont se produire, sans être en mesure d’en savoir plus sur eux.

 

 Que penser des révolutions génétique et écologique ?

 

 J.-C. G. : Elles m’apparaissent encore plus fondamentales et profondes. Avec la révolution génétique en cours, les hommes, pour la première fois dans leur histoire, ont mis la main sur « l’arbre de la connaissance », c’est-à-dire sur la vie et ses mécanismes, les modes de reproduction des êtres vivants. On ne peut pas récuser tout ceci en bloc, tant ces nouveautés sont sources de formidables progrès médicaux. Mais elles sont également terrifiantes puisque toutes nos références, en place depuis des millénaires – notamment les structures de la parenté – s’en trouvent bouleversées.

 

Des questions similaires se posent depuis que l’on est en mesure de greffer des machines pour remplacer les organismes défaillants d’un être humain ou pour améliorer ses potentialités physiques et neurologiques. Cela devient illimité, ou presque, et a donné naissance au courant « transhumaniste », qui considère l’être humain comme une espèce ratée qu’il faudrait améliorer. Mais un homme « amélioré », n’est-ce pas un surhomme ? On voit bien là resurgir le spectre de l’idéologie nazie…

 

Reste la mutation écologique. Elle nous fait prendre conscience que notre démesure actuelle nous condamne si nous n’avons pas le courage de la regarder en face. Le pétrole, l’eau potable… ne sont pas des ressources illimitées. Comme l’écrivait Cornelius Castoriadis, « une société montre son degré de civilisation dans sa capacité à s’autolimiter ». Or nous sommes aujourd’hui dans un vertige où plus personne ne saisit l’utilité de l’autolimitation. Nous cédons à ce que les Grecs appelaient l’hubris (la démesure) et qu’ils condamnaient.

 

 Ces interrogations et inquiétudes sont-elles le propre de notre civilisation occidentale ?

 

 J.-C. G. : C’était vrai il y a dix ans, mais plus aujourd’hui. Ces débats commencent à être partagés d’un bout à l’autre de la planète. Les Chinois, par exemple, sont aujourd’hui effrayés par la pollution. Au point que certains envisagent de quitter leur pays pour sauver leurs enfants. Des nouvelles indignations naissent sans cesse.

 

Les « lanceurs d’alerte » émergent un peu partout, dans tous les domaines. Ma génération affichait des posters de Che Guevara, les jeunes d’aujourd’hui se réfèrent à Nelson Mandela, Gandhi et Martin Luther King, trois figures de la non-violence. Voilà un signe d’espérance.

 

 Comment aborder ces bouleversements sans succomber à la peur de l’avenir ?

 

 J.-C. G. : En ayant à l’esprit quelques idées simples. D’abord, il nous est possible d’agir sur les événements plus qu’on ne le croit. Attention à ne pas succomber au discours de l’impuissance. Être citoyen, c’est agir là où nous vivons : soyons prêts à défendre la démocratie avec « le goût de l’avenir », selon l’expression du sociologue Max Weber, au XIXe  siècle.

 

Il incombe aussi à chacun de ne pas céder au discours de la complexité tenu par les « experts ». Sur le plan économique, par exemple, il ne tient qu’à nous que la décision politique l’emporte sur la pure logique de l’argent.

 

C’est la même chose pour le numérique, qui met potentiellement à portée de clic tout le savoir humain. Nous ne savons pas encore réguler cette réalité prodigieuse qui ébranle tout. Il faudra apprendre à établir un « État de droit » sur ce continent immatériel qui est encore une jungle.

 

Et sur le plan écologique, voyons comment les jeunes d’aujourd’hui plébiscitent des personnalités comme Pierre Rabhi. Écoutons Dominique Méda qui nous rappelle qu’il faut rendre joyeux les efforts à fournir, leur enlever cette allure de punition.

 

 Les chrétiens peuvent-ils porter un regard singulier sur ces défis ?

 

 J.-C. G. : Oui, sans aucun doute. Les chrétiens ont la joie d’être dépositaires de l’incarnation. Un jour viendra, j’en suis persuadé, où le christianisme sera le premier défenseur du corps, contre la tentation du « tout immatériel ». Je mets aussi en avant l’espérance, chevillée en nous depuis la fondation de la culture européenne.

 

Loin de toute mièvrerie, l’espérance est anthropologiquement fondatrice. Elle porte en elle l’idée selon laquelle nous sommes co-responsables du monde qui vient. À chacun, il incombe de refuser d’abandonner ce monde aux méchants, comme dit le Livre des Psaumes, et d’accomplir sa part pour conjurer la menace et faire advenir la promesse.

 

Je crois à la manière d’un Robert Scholtus que nous avons la nécessité de redevenir des « hommes du Levant ». « Pour que le neuf advienne, écrit Robert Scholtus, il ne suffit pas de le décréter, il faut inlassablement l’attendre et le guetter, le surprendre et l’accueillir » (Petit christianisme d’insolence, Éd. Bayard-Christus, 2004).

 

C’est magnifique. Nous pourrions aussi, nous catholiques, cultiver la «métanoïa», très présente chez les protestants. Au sens premier, ce terme renvoie à la repentance mais plus largement, il signifie « au-delà de soi ». S’ouvrir au « jamais-vu », se mettre dans une position d’accueil de ce qui est à venir. »


(RECUEILLI PAR JEAN-YVES DANA ET MARIE DANCER)


Jean-Claude Guillebaud, 69 ans, est écrivain et éditeur, membre du conseil de surveillance du groupe Bayard. Directeur littéraire au Seuil de 1982 à 2010, il édite de nombreux chercheurs (Cornelius Castoriadis, Jean-Marie Domenach, René Girard, Edgar Morin, Jean Robin, Francisco Varela…) qui partagent l’envie de comprendre les mutations en cours.

 

Un jour, raconte-t-il, « Michel Serres m’a invité à être leur “messager” et cela a changé ma vie ». Parmi la trentaine d’ouvrages qu’il a publiés, huit essais portent sur les désarrois du monde contemporain, analysés sur la base d’un « dialogue des savoirs » (philosophie, histoire, sociologie, sciences…). La Tyrannie du plaisir a reçu le prix Renaudot-essai en 1998, et Le Principe d’humanité le grand prix européen de l’essai en 2002. »

 

P.S : Dans » Je n’ai plus peur », son dernier ouvrage (2014, éd. L’Iconoclaste), il emprunte le chemin de l’autobiographie pour proposer la culture de l’espérance. Il est aujourd’hui directeur littéraire aux éditions Les Arènes et L’Iconoclaste. 

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